PETITE BIOGRAPHIE



I / Sa formation

Son enfance
Son adolescence
Sa jeunesse

II/ Le cri des pauvres

A l’hôpital de Poitiers
Rencontre Marie-Louise TRICHET
Premier coup d’arrêt :
Renvoyé de l’Hôpital
Deuxième coup d’arrêt :
Exilé à Paris
Au Mont Valérien
Retour à Poitiers
Troisième coup d’arrêt :
quitte définitivement l’hôpital.

III/ Premières missions,
devant le Pape

Missions à Montbernage : ……..
Saint-Savin, Sainte-Radegonde,
la Résurrection, Saint Simplicien,
Sainte-Catherine, l’Église des
Pénitents etc…
Notre Dame du Calvaire, Paroisse Saint-Saturnin
Quatrième coup d’arrêt :
doit quitter le diocèse
Devant le Pape Clément XI :
reçoit le titre de missionnaire apostolique.

IV/ Dix années de missions incessantes

Dans son pays,
Quelques fioretti : Rennes, Montfort etc…
Dinan : « Ouvrez à Jésus-Christ !»
Cinquième coup d’arrêt :
Diocèse de Nantes, rencontre avec
l’Abbé Pierre des BASTIERES
Calvaire de PONT-CHÂTEAU
Diocèse de la Vendée,
Dernier coup d’arrêt:
Saint-Laurent-sur-Sèvre.

V/ ÉPILOGUE : Mystère du « Bon Père de MONTFORT »

Sources tirées des ouvrages suivants :

1 – Marie-Claire et François GOUSSEAU, éditions Pierre TÉQUI :
« Un prophète de l’Espérance, Saint Louis-Marie GRIGNION de MONTFORT »

2 – Benedetta PAPASOGLI, éditions BELLARMIN : « L’homme venu du vent »


I/ SA FORMATION

Son enfance :

   Il est l’aîné de dix-huit enfants dont huit mourront en bas âge. Il est né le 31 janvier 1673 à Montfort-sur-Meu, près de Rennes. Son père Jean-Baptiste GRIGNION, avocat de modeste condition, s’installe avec toute sa famille au manoir du Bois-Marquer à Iffendic, non loin de Montfort, afin d’y cultiver la terre — labeur plus régulier et sûr que sa charge d’avocat —, ce qui permet à toute la famille de vivre frugalement, mais à l’abri du besoin. Devant les fréquents accès de colère de son père, Louis, déjà enfant, sait trouver les mots et l’attitude réconfortante pour consoler sa mère. Étant l’aîné, il entraîne déjà, en véritable petit missionnaire, ses frères et sœurs dans des exercices de piété comme la récitation fervente du chapelet. Il en fait tout autant avec ses camarades, qu’il réussit à captiver en leur offrant friandises et petits cadeaux pour attirer leur attention, les exhorter à la vertu et leur faire la lecture d’ouvrages pieux — et cela marchait ! C’était un enfant gai et plein d’entrain, un véritable meneur de cœurs. Cela peut paraître idéalisé, mais non, c’est la pure vérité : une âme d’enfant mûe par la grâce divine peut déjà faire preuve d’une maturité exemplaire. Ce n’est qu’un début, continuons !

Son adolescence :

Nous avons deux grands témoins de la sainteté de sa vie : son oncle maternel l’abbé Alain Robert, et son fidèle ami d’enfance qui le restera toute sa vie durant, Jean-Baptiste Blain. Ces deux témoins s’accordent pour reconnaître à l’enfant comme à l’adolescent une innocence tout à fait singulière. Blain raconte comment, au cours de leurs conversations de jeunesse, il découvre avec stupeur que non seulement son ami ignore le vice, mais qui plus est, n’a connu aucune de ces tentations qui sont le sujet de tant de luttes chez les adolescents.

En octobre 1685, le jeune Louis entre au collège Saint-Thomas-Becket à Rennes, tenu par les jésuites. Près de deux mille élèves y suivent les cours. En plus de la messe quotidienne, Louis s’enrôle dans les congrégations mariales et y reçoit une solide formation dogmatique et religieuse. Mais surtout, c’est là qu’il se lie avec son ami Blain, qui deviendra son premier biographe. Louis-Marie brille tant dans les études que dans la pratique de la vertu. Outre ses dons intellectuels, il reçoit en partage d’incontestables talents artistiques : il cultive la poésie, aime peindre et sculpter. Comme le souligne « Un prophète de l’Espérance » (page 17), il possède de surcroît une vigueur physique remarquable : « Élevé à la campagne, c’est « un dur » : la marche par tous les temps, à travers routes et champs, le ventre creux, le plus souvent, voilà le sport auquel il se livre, sa vie entière. Le nombre de kilomètres qu’il a ainsi parcourus doit être impressionnant et constitue certainement une performance de premier ordre. » Durant toute sa scolarité, saint Louis-Marie demeure constamment attentif aux pauvres et aux malades, auxquels il rend visite à l’hôpital ou à domicile. C’est là que prend racine son ardent désir « d’évangéliser les pauvres ». À la fin de ses études, il décide d’entrer dans la prêtrise. La divine Providence l’appelle alors vers la capitale en ce début d’hiver 1693 : le séminaire de Saint-Sulpice lui ouvre ses portes.

Sa jeunesse :

Saint Louis-Marie rompt avec son enfance et son adolescence : enfin le voilà seul et maître de sa vie. Il part à pied de Rennes vers Paris, un habit neuf sur le dos et dix écus en poche, après avoir fait ses adieux à ses proches et à son ami Blain. En route, dès qu’il franchit le pont de Cesson — passage qui prendra pour lui une signification spirituelle inoubliable —, Louis GRIGNION va enfin assouvir sa soif de se livrer totalement à la divine Providence. Celle-ci l’interpelle sous les traits d’un gueux quémandant une aumône : avec enthousiasme, Louis se dépouille, lui donne tout son argent, échange ses habits neufs contre les guenilles du misérable et, tombant à genoux, fait serment et allégeance à « Dame Pauvreté ». Ce sera désormais sa règle d’or, dont il ne s’écartera jamais plus ! Il n’a plus le choix : il mendie son pain et un peu de paille pour le coucher. Au bout de huit jours de marche, il arrive à Paris complètement déguenillé et exténué, mais comblé ! Ayant refusé la dot qui lui eût permis de vivre comme pensionnaire parmi les nantis à Saint-Sulpice, on l’accueille dans la petite communauté des pauvres futurs séminaristes, chez l’abbé de La Barmondière, ancien curé de Saint-Sulpice. Dans cette maison, on ne faisait pas semblant de jouer au pauvre : non seulement il fallait assurer l’intendance, mais aussi travailler manuellement pour manger et même souvent aller quêter pour subsister. Saint Louis-Marie est aux anges : tout cela convient parfaitement à ses aspirations ! On lui propose comme tâche d’aller veiller les morts trois ou quatre fois par semaine à la paroisse, ce qu’il exécute avec ferveur et dont il tire une profonde expérience spirituelle. Veiller les défunts lui fait éprouver avec force la précarité de notre existence et fortifie sa résolution de s’en remettre totalement entre les mains du Père des Cieux. La Providence veille sur son serviteur : après à peine deux années passées dans cette petite communauté, l’abbé de La Barmondière meurt et la maison doit fermer. Pourtant, celui-ci avait été la première personne, et peut-être la seule alors, à avoir compris ce jeune séminariste avide de pauvreté et désireux de s’abandonner à la Providence. Désormais bien ancré dans l’amour de la pauvreté, la Providence prend en main sa formation et son humilité en le faisant entrer au Petit Séminaire de Saint-Sulpice, qui accueillait les séminaristes sans fortune. Durant deux années, il bénéficie de l’appui bienveillant de son directeur spirituel, l’abbé René Baüyn. Celui-ci le pourvoit d’une charge inattendue : celle de maître des cérémonies, mais surtout de bibliothécaire, ce qui, durant ces années de formation, lui ouvre un trésor intellectuel inestimable. Recevant déjà un enseignement théologique et philosophique de premier ordre, il approfondit ses connaissances grâce à ce poste de bibliothécaire en dévorant une multitude d’ouvrages, ce qui constituera un acquis exceptionnel tout au long de sa vie de missionnaire. Il le confirmera lui-même dans son Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge (VD n° 118) : « Après tout, je proteste hautement qu’ayant lu presque tous les livres qui traitent de la dévotion à la Très Sainte Vierge, et ayant conversé familièrement avec les plus saints et savants personnages de ces derniers temps… » Pour consolider cette sainteté naissante et sanctifier ce riche bagage théologique, la divine Providence va affermir son âme dans l’acquisition des plus hautes vertus spirituelles, au premier rang desquelles brille l’humilité. C’est un très bon élève mais Louis-Marie n’en cesse pas pour autant d’être une énigme pour ses condisciples et, pour la plupart, une énigme irritante. S’il cache de son mieux les austérités dont il use déjà depuis plusieurs années, il ne peut s’empêcher de faire oraison pendant la récréation, de tenir les yeux mi-clos pour ne pas se laisser distraire d’une méditation intérieure continuelle, de garder — ô scandale pour l’époque — son chapeau sous le bras par « respect pour la présence de Dieu ». Tout cela, avec le sourire le plus détendu et le plus naturel. Son directeur lui demande alors de participer davantage aux récréations. Toujours docile, il s’exécute, et au-delà : il copie un recueil de bons mots qu’il débite « d’un air dévot ». Aussi les camarades rient-ils, de bon cœur, du conteur beaucoup plus que des histoires contées. Saint Louis-Marie a soif de perfection : après la pauvreté matérielle acquise, Louis décide d’embrasser, selon ses termes, « la science des saints ». Au milieu de ce cénacle intellectuel gravitant autour de la Sorbonne, il s’éloigne du travers intellectualiste qui aboutit si souvent à la superbe et au mépris des autres : il choisit résolument la voie des simples et des cœurs d’enfants. C’est là qu’il heurte ceux qu’il côtoie chaque jour, les médiocres, les calculateurs, les prudents selon l’esprit du monde et les conformistes de tout format ; là qu’il les heurte de plein front, à son propre insu, et d’autant plus brutalement. Aux compagnons donc de crier à la « bizarrerie », aux maîtres de se méfier, de redouter l’imposture, l’orgueil ou l’imprudence. Lui seul ne semble pas réaliser la profondeur du fossé qui se creuse. Suspect à ses supérieurs, brimé par ses compagnons, ce n’est encore que la préparation lointaine aux heures d’abandon. C’est ainsi qu’en 1696 l’abbé Baüyn meurt et Louis perd à nouveau un précieux appui. La Providence remet alors ce séminariste hors norme entre les mains de deux directeurs chevronnés : l’abbé Brenier, supérieur du Petit Séminaire, et surtout l’abbé Leschassier, qui devient son confesseur. Pour ces deux ecclésiastiques, ce séminariste est déroutant : Voilà deux hommes bien embarrassés ! (Page 26) Que penser de ce jeune homme si bien doué, travailleur, brillant à ses heures et en même temps d’une telle discrétion, d’un effacement volontaire dont il sort d’une manière étonnante, voire intempestive, lorsqu’il parle de Dieu ou de sa Mère ? Ils connaissent ses incroyables pénitences, son désir toujours inassouvi de faire payer à son propre corps les péchés des autres. Est-ce réellement un saint ? Ou un fou, perdu d’orgueil ? Ou un habile comédien ? Ou simplement un de ces originaux qui ne sont en fait que des forcenés individualistes ? Par moments, ses supérieurs penchent pour l’admiration. Cette intelligence si claire, si rapide, va droit à l’essentiel. En cette époque où le jansénisme commence à sérieusement troubler et embrumer les esprits, elle discerne au premier coup d’œil la vérité de l’erreur. Vues précises et sûres qui ne demeurent pas chez lui au stade de la pure contemplation intellectuelle, mais passent immédiatement au domaine de l’application pour le bien des cœurs. Ce garçon encore jeune sait déjà parler, remuer les cœurs, convaincre les esprits. Sa piété est incontestable… Ce garçon intelligent, pieux, mortifié, entreprenant, de plus, n’a peur de rien. (Page 28) Or voilà, précisément, ce qui choque ces Messieurs de Saint-Sulpice. Que GRIGNION de Montfort soit un saint, un vrai saint, ils seraient bien prêts de l’admettre. Mais cette sainteté se manifeste un peu trop bruyamment. Louis-Marie est un saint encombrant ; il ne laisse rien passer et se montre trop chatouilleux sur l’honneur de Dieu ! Que n’est-il plus raffiné dans son comportement et son langage ? Pourquoi ne met-il une sourdine à son enthousiasme ? Plus « ordinaire », il serait le disciple parfait que des maîtres puissent souhaiter. Il vaut la peine de le « dresser », décident ses supérieurs. Rien ne lui sera épargné : vexations publiques, sévérités sans nombre, interprétation défavorable de chaque geste ou parole. Cette attitude ne fait qu’encourager les brimades des camarades. Ne vont-ils pas jusqu’à le gifler ? Il faut croire que l’épreuve ne dépasse pas la mesure de son courage et de son humilité puisqu’il la supporte avec patience et que rien ne peut entamer sa sérénité. Rude école de sainteté ! Ce qui impressionne tous les témoins, c’est qu’au fil de ces années d’incompréhensions et d’épreuves successives, Louis-Marie demeure d’une paix inaltérable : avec douceur et une candeur toute filiale, il garde une sérénité lumineuse et souriante. Quelle grâce extraordinaire, n’est-ce pas ? Quelle sainteté héroïque ! Il a déjà atteint des sommets spirituels inouïs ! Enfin, Louis-Marie GRIGNION est ordonné prêtre le samedi des Quatre-Temps de la Pentecôte, en 1700… Vers quel avenir va donc s’orienter le jeune prêtre ? Son premier élan le porte vers les missions lointaines : le Canada.

II/ LE CRI DES PAUVRES :

Hôpital de Poitiers :

Providentiellement, Louis-Marie se retrouve à Poitiers pour solliciter de Monseigneur Girard un champ d’apostolat. Écoutons saint Louis-Marie lui-même dans l’une de ses lettres (citée dans « L’homme venu du vent » de Benedetta PAPASOGLI, éditions BELLARMIN, page 135) : « J’arrivai à Poitiers la veille de saint Jacques et de saint Philippe, et je fus contraint d’y attendre quatre jours Monseigneur de Poitiers, qui devait bientôt revenir de Niort, où il était. Pendant ce temps, je fis une petite retraite dans une petite chambre, où j’étais enfermé au milieu d’une grande ville, où je ne connaissais personne selon la chair. Je m’avisai pourtant d’aller à l’hôpital pour servir les pauvres corporellement si je ne pouvais pas spirituellement. J’entrai pour prier Dieu dans leur petite église, où quatre heures environ que je passai en attendant le souper, me parurent bien courtes. Elles parurent cependant bien longues à quelques pauvres qui, m’ayant vu à genoux, et avec des habits si conformes aux leurs, allèrent le dire aux autres et s’entre-excitèrent les uns les autres à boursiller pour me faire l’aumône : les uns donnèrent plus, les autres moins ; les plus pauvres un denier, les plus riches, un sol. Tout cela se passait sans que je le susse. Je sortis enfin de l’église, pour demander quand on souperait et en même temps la permission de servir les pauvres à table ; mais je fus bien trompé d’un côté, ayant appris qu’ils ne mangeaient pas en communauté, et bien surpris de l’autre, ayant appris qu’on voulait me faire l’aumône, et qu’on avait donné l’ordre au portier de ne pas me laisser sortir. Je bénis Dieu mille fois de passer pour pauvre et d’en porter les glorieuses livrées, et remerciai mes chers frères et sœurs de leur bonne volonté. Ils m’ont depuis ce temps-là pris en telle affection, qu’ils disent tous publiquement que je serai leur prêtre, c’est-à-dire leur directeur, car il n’y en a point de fixe dans l’hôpital depuis un temps considérable, tant il est pauvre et abandonné. »
Pressé par le cri des pauvres qui lui adressent une supplique, Mgr Girard accède à leur demande : le père Louis-Marie devient l’aumônier de l’hôpital, qui abrite environ quatre cents mendiants. C’est un lieu sombre et tourmenté, « une maison de troubles où la paix ne règne point ». Il va s’y comporter, par la force de sa charité, comme un véritable réformateur en apportant de salutaires changements. Franchissant le seuil de cette « pauvre Babylone », sachant bien qu’il y rencontrera croix et contradictions, il y pénètre comme un messager de paix, dans l’humilité et la dignité de son sacerdoce. Les jours, les semaines et les mois s’écoulent. Comme le rapporte « L’homme venu du vent » (page 151) : « Ses habits ne sont pas meilleurs que ceux des pauvres. Il part le matin, avec un petit âne chargé de paniers, entouré d’une bande de mendiants, pour faire le tour de la ville et ramasser des aumônes. Les pauvres se sentent aimés. Louis, qui n’a pas encore 30 ans, a pour ces hommes souvent âgés, pour ces douloureux et peu attirants, rebuts de l’humanité, des tendresses de mère ; il les soigne de ses propres mains et se défait de ses couvertures pour les réchauffer… » Il instaure un esprit profondément fraternel et respectueux de la dignité des pauvres, partageant leur table et leur humble pitance, les servant lui-même avec dévouement, quêtant sans relâche pour pourvoir aux besoins des cuisines et financer les réparations les plus urgentes. Mais il va plus loin encore : en digne prêtre de Jésus-Christ, il fonde au cœur même de l’hospice une communauté de ferveur et de prière, « La Sagesse », composée des pensionnaires eux-mêmes afin de les tourner vers le Seigneur ; et parmi ces humbles, il choisit pour supérieure une femme aveugle !


Rencontre avec Marie-Louise TRICHET

Tiré du livre « Un prophète de l’Espérance » (page 37) : « Le rayonnement de Louis-Marie a cependant franchi les murs de l’hôpital : il prêche en ville, réunit des jeunes gens auxquels il apprend à faire oraison et voit son confessionnal pris d’assaut. Un beau jour de l’an 1702, s’y agenouille la fille d’un procureur au présidial. » (Page 38) « Qui vous a conseillé de vous adresser à moi ? » demande à brûle-pourpoint le confesseur. « Mon Père, c’est ma sœur. » — « Non, ma fille, ce n’est pas votre sœur, c’est la Sainte Vierge », rétorque-t-il tout net. Louise vient ainsi d’entrer dans la vie de Montfort : elle a dix-huit ans, aspire à la vie religieuse, ce qu’approuve sans réserve son nouveau confesseur. « Vous vous confessez au prêtre de l’hôpital ; vous deviendrez folle comme lui ! » s’écrie Mme Trichet. La trop prudente mère ne croyait pas si bien dire, et elle en eut — sur le plan purement humain — la rapide démonstration… Louis-Marie déclare tout de go : « Venez à l’hôpital : il n’y a pas de place parmi les gouvernantes, sollicitez votre admission comme pauvre ! » Dans la ville même où elle a toujours grandi, fille d’un magistrat en vue, Louise Trichet s’exécute sans hésiter : elle doit supplier pour se faire admettre. Elle vit désormais parmi les pauvres, les percluses et les incurables, partageant fidèlement leur sort. L’aumônier, dont le regard porte loin, l’intègre au petit groupe de « La Sagesse » où elle fait promesse d’obéissance à la supérieure aveugle. Les notables de Poitiers et le personnel de l’hôpital s’esclaffent lorsque, le 2 février 1703, il lui donne le nom de Marie-Louise de Jésus et la revêt de l’habit gris : à leur insu vient de naître une illustre famille religieuse, la congrégation des Filles de la Sagesse… « Ils ont des yeux et ne voient point » !

Premier coup d’arrêt : renvoyé de l’Hôpital

Selon « L’homme venu du vent » (page 153) : ce prêtre vêtu de pauvres hardes, émacié, aux manières sans fard empreintes d’une sainte rusticité, aux yeux embrasés où brille une flamme évangélique, entraîne derrière lui une foule de déshérités qu’il traite comme des « princes ». Tout cela déconcerte et irrite l’administration hospitalière, qui voit d’un mauvais œil ses réformes audacieuses, ses changements de règlement, et par-dessus tout la nomination d’une aveugle comme supérieure et l’admission d’une jeune fille de bonne famille parmi les indigents… C’en est trop pour l’esprit mondain ! Mgr Girard étant décédé, Monseigneur de La Poype lui succède. Moins compréhensif et lassé des plaintes incessantes des notables, le nouvel évêque décide d’éloigner Louis-Marie et dissout la petite communauté de la Sagesse. Au bout de deux années passées à Poitiers, saint Louis-Marie se voit contraint de quitter la ville. Il part pour Paris afin de prendre conseil auprès de son ancien supérieur et directeur spirituel, l’abbé Leschassier, à Saint-Sulpice, bien que celui-ci hésite à le recevoir. Que devient alors sœur Marie-Louise ? Restée seule face aux critiques, elle trouve providentiellement un appui auprès de Mgr de La Poype, qui l’autorise à demeurer à l’hôpital. C’est du reste la recommandation formelle que saint Louis-Marie lui a laissée : « Restez à l’hôpital. » Dans l’épreuve et le dépouillement, sœur Marie-Louise persévère et attend l’heure de Dieu.

Deuxième coup d’arrêt : Exilé dans Paris

Nous voilà en mai 1703. Louis-Marie arrive à Paris et se rend à Saint-Sulpice chercher un éclaircissement et un avis auprès de l’abbé Leschassier, son ancien directeur spirituel. Selon « L’homme venu du vent » (page 184) : Louis-Marie frappe à la porte de Saint-Sulpice à l’heure de la récréation, alors que l’abbé Leschassier s’entretient avec ses séminaristes… « La haute figure du fils prodigue apparaît au milieu du groupe. L’aspect même de cet homme qui semble déshonorer, sous ses haillons, la dignité sacerdotale, contrarie vivement M. Leschassier. Il reçoit Louis d’un visage glacé et le congédie durement, d’un ton sec et dédaigneux, sans vouloir ni lui parler, ni l’entendre. » Jean-Baptiste Blain assiste, interdit, à l’humiliation de son ami. Louis la supporte avec une douceur et une paix admirables. Il se retire, raccompagné sur une partie du chemin par le compatissant Blain qui, devant ce visage si digne et serein, sent mourir sur ses lèvres aussi bien le reproche que la consolation. Pour la première fois de sa vie, Louis-Marie se retrouve absolument seul et sans abri. Il déniche un réduit sous un escalier obscur, rue du Pot-de-Fer (l’actuelle rue Bonaparte), et s’y réfugie. C’est là que la divine Providence enlace son serviteur dans le secret de la pauvreté la plus absolue.
Dans tout Paris, et singulièrement dans le clergé, on discute du « cas Montfort ». Page 185 : La grande question revient sans cesse : Louis est-il vraiment conduit par le bon Esprit ?… Le séminaire se divise en deux camps : l’un favorable, l’autre hostile au Père de Montfort… Jean-Baptiste Blain lui-même est troublé : il connaît son ami Louis, sait qu’il n’est ni fou ni égaré, mais tant de dignes personnages spirituels le condamnent qu’il ne sait plus que penser. Malgré son affection, il en vient à espacer ses visites auprès de celui qui est devenu la risée de beaucoup et l’embarras des autorités ecclésiastiques. Décidément, « Dame Pauvreté » veut son serviteur pour elle seule ! Après tant de déconvenues, Louis est-il appelé à la solitude contemplative ? Ne sachant vers quoi se tourner, il transforme son modeste refuge en cellule de retraite : il prie sans relâche et rédige un chef-d’œuvre théologique sur l’Amour de Dieu : « L’Amour de la Sagesse éternelle », lumineuse antithèse à la froideur janséniste, rappelant avec ferveur que l’Amour miséricordieux est le cœur battant de l’Évangile. Seul, il parcourt les rues parisiennes pour glaner sa subsistance à la façon des indigents. L’hiver arrive, le froid est mordant, et il s’abandonne filialement à Dieu ! « DIEU SEUL » : telle sera sa devise sa vie entière. Dès cette époque, il expérimente jusqu’au fond de l’âme cette parole de l’Évangile selon saint Matthieu (chapitre 6, versets 31-34) : « Ne vous inquiétez donc pas, en disant : Qu’allons-nous manger ? Qu’allons-nous boire ? De quoi serons-nous vêtus ? — tout cela, les païens le recherchent sans répit ; or, votre Père céleste sait bien que vous avez besoin de tout cela. Cherchez d’abord le Royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît. Ne vous inquiétez donc pas pour le lendemain : le lendemain s’inquiétera de lui-même. À chaque jour suffit sa peine. » Saint Louis-Marie en est habité de façon inébranlable ! Dans une admirable lettre adressée à sœur Marie-Louise le 24 octobre 1703, il confie (« L’homme venu du vent », page 184) : « Le ciel et la terre passeraient plutôt que Dieu manquât de parole en permettant qu’une personne qui espérait en Lui avec persévérance fût frustrée dans son attente… Je sens que vous continuez à demander à Dieu pour ce chétif pécheur la divine Sagesse, par le moyen des croix, des humiliations et de la pauvreté. Courage, ma chère fille, courage ! Je vous ai des obligations infinies, je ressens l’effet de vos prières, car je suis plus que jamais appauvri, crucifié, humilié. Les hommes et les diables me font dans cette grande ville de Paris une guerre bien aimable et bien douce ! Qu’on me calomnie, qu’on me raille, qu’on déchire ma réputation, qu’on me mette en prison : que ces dons sont précieux, que ces mets sont délicats, que ces grandeurs sont charmantes ! Ce sont les équipages et les suites nécessaires de la divine Sagesse, qu’Elle fait venir dans la maison de ceux où Elle veut habiter. Oh, quand posséderai-je cette aimable et inconnue Sagesse ? Quand viendra-t-elle loger chez moi ? Quand serai-je assez bien orné pour lui servir de retraite, dans un lieu où elle est sur le pavé et méprisée ! » Cette lettre témoigne avec éclat du sommet d’union mystique auquel saint Louis-Marie est déjà parvenu : loin d’être abattu, il goûte une paix royale et une jubilation intérieure toute surnaturelle.

Au Mont-Valérien :

Quelques âmes éclairées ne se laissent pas abuser par le voile des « qu’en-dira-t-on » ni par la défaveur passagère qui entoure son nom, et s’adressent directement à lui. Mais en quoi un prêtre dépouillé de tout peut-il donc rendre service à l’archevêque de Paris ?

L’archevêque de Paris, le cardinal de Noailles, sollicite Louis-Marie dans sa modeste retraite pour lui confier une mission toute particulière. À l’ouest de Paris, sur le Mont-Valérien, s’élève un ermitage où les religieux sont en proie à de vives dissensions : la prière s’est tarie et les médiations successives ont toutes échoué à rétablir la paix. Le cardinal décide alors d’y envoyer le Père de Montfort, sans doute guidé par une inspiration d’en haut, et l’issue donnera pleine raison à son intuition. Saint Louis-Marie accepte immédiatement et sans poser de questions. Il arrive un soir d’hiver sous un froid glacial et piquant. Dès la nuit tombée, il s’agenouille devant le grand Calvaire dressé auprès du monastère et, silencieux et immobile, s’abîme en prière devant le Christ crucifié. Les ermites, qui croyaient son recueillement passager, ne tardent pas à s’alarmer devant une telle endurance dans la nuit glacée. « L’homme venu du vent » (page 215) : « La morsure du froid risque de couper la respiration quand on reste immobile… Les ermites voient Louis, dans sa soutane râpée, blêmir et frissonner sous la bise. Émus de compassion, ils lui apportent un manteau plus chaud pour l’abriter… Il devient dès lors l’un des leurs. Le fruit est complet et s’accomplit dans la paix, au cœur du grand silence de l’ermitage. La haute figure de cet homme qui porte en sa chair tout le sacrifice de leur vocation, avec une patience et un héroïsme qu’eux-mêmes avaient oubliés, devient le rappel vivant dont les solitaires avaient besoin. » Notre saint passe l’hiver au milieu d’eux, partageant humblement leur vie : presque sans paroles, par son exemple évangélique et sa douceur, il ramène la paix, la charité et la concorde dans ce saint lieu. Il offre aux ermites bien plus que de longs discours : une présence sanctifiante. Mission pleinement accomplie !

De retour à Poitiers :

Alors qu’il s’apprête à regagner son refuge de la rue du Pot-de-Fer, un appel inattendu lui parvient de Poitiers : le cri des pauvres retentit à nouveau ! « Nous, quatre cents pauvres, vous supplions très humblement, par le plus grand amour et la gloire de Dieu, de nous faire revenir notre vénérable pasteur, celui qui aime tant les pauvres, M. Grignion… Quel grand bien vous feriez de nous envoyer notre ange ! Les pauvres sont toujours méprisés et l’on n’écoute point leurs humbles demandes… — Les pauvres de Poitiers. » Cette lettre poignante est adressée à l’abbé Leschassier. Décidément, la Providence veille et rappelle ce saint serviteur auprès de ceux qui souffrent ! Touché en plein cœur, saint Louis-Marie ne perd pas un instant et reprend la route de Poitiers. Il y est accueilli avec une immense ferveur par les déshérités : réintégré comme aumônier et directeur, il dispose désormais d’une entière liberté d’action.

Troisième coup d’arrêt : quitte définitivement l’hôpital

Mais c’est sans compter sur l’hostilité de ses détracteurs qui, au bout de quelques mois, multiplient les obstacles administratifs et entravent son action. Comprenant la situation, saint Louis-Marie choisit de se retirer de lui-même pour préserver la paix, non sans avoir partagé son dessein avec ses fidèles amis, tout particulièrement sœur Marie-Louise avec qui il discerne dans la prière. Elle seule comprend véritablement les lourdes croix que son directeur porte pour le Christ. D’un commun accord, saint Louis-Marie quitte définitivement l’hôpital, mais sans abandonner Poitiers : avec l’autorisation bienveillante de Mgr de La Poype, il s’établit dans la maison des Pénitents, rue des Feuillants.

III/ Premières missions paroissiales et
rencontre avec le Pape Clément XI :

Comme le rappelle « Un prophète de l’Espérance » (page 46) : « Louis-Marie laisse à nouveau l’hôpital, ainsi que Marie-Louise Trichet, Catherine Brunet, sa compagne de fraîche date, et la petite fraternité de la Sagesse. Mais les jeunes femmes ont conscience de constituer désormais les premières racines vivantes d’une congrégation vouée au service des pauvres… appelée à porter d’immenses fruits. » Retiré dans le recueillement à Poitiers, Louis-Marie y accomplit une fervente retraite. L’Adversaire s’acharne contre lui, sentant bien que la formation de ce prêtre dépouillé touche à sa plénitude et qu’il s’apprête à lui arracher une multitude d’âmes. Au début de l’été 1705, Louis-Marie inaugure sa prodigieuse carrière apostolique : « Les habitants de Poitiers le voient reparaître : ils ne se doutent nullement que s’ouvre alors la décennie de prédications de l’un des plus puissants convertisseurs d’âmes de l’Histoire. Il s’avance d’un pas décidé prêcher des missions dans la cité et ses faubourgs, relevant partout les sanctuaires abandonnés. Nouveau François d’Assise, il se consacre à cette œuvre sans argent, sans appui humain, avec la seule grâce de Dieu. »

Montbernage :

Sa première mission paroissiale s’ouvre à Montbernage, sur les hauteurs de Poitiers. « L’homme venu du vent » (pages 226-227) : « L’église paroissiale de Sainte-Radegonde — admirable sanctuaire médiéval — est alors trop éloignée et peu fréquentée par les fidèles du faubourg. Au centre de Montbernage s’élève en revanche un fenil désaffecté, la « Grange de la Bergerie », où les jeunes gens aiment se rassembler pour danser. Louis en acquiert l’usage et la restaure grâce aux dons recueillis parmi le peuple. En quelques jours, en lieu et place du vieux hangar, se dresse une ravissante chapelle dédiée à Marie, Reine des Cœurs. Au moment des adieux, le Père de Montfort lance un appel : si un paroissien s’engage à y réciter le saint rosaire les dimanches et jours de fête, il laissera à Montbernage sa statue de la Vierge et avec elle « son propre cœur ». Un modeste ouvrier, Jacques Godeau, s’avance et fait cette promesse. Quarante années plus tard, les visiteurs de ce petit sanctuaire y trouveront toujours cet humble et pieux chrétien, fidèle à son engagement jusqu’au bout ! »

Missions multiples : Notre-Dame du Calvaire

Saint-Savin, Sainte-Radegonde, la Résurrection, Saint Simplicien, Sainte-Catherine, l’Église des Pénitents etc… S’étendant à d’autres milieux, atteignant une couche entière de la population, l’action du missionnaire s’intensifie.

Les missions de 1705 manifestent une fécondité pastorale prodigieuse : les foules le suivent en masse et sont si vivement touchées par ses prédications enflammées qu’elles fondent en larmes, éclatent en soupirs et gémissements, s’écriant avec ferveur : « Miséricorde ! » (« L’homme venu du vent », page 228) : « Mais au faîte de cet élan, voici surgir une nouvelle et douloureuse contradiction. Louis prêche dans l’église de Notre-Dame du Calvaire, berceau des Calvairiennes fondées par le Père Joseph du Tremblay, l’éminence grise de Richelieu. Cette église s’élève sur les hauteurs de la ville, au milieu des quartiers cossus de l’aristocratie poitevine. La mission s’est poursuivie trois semaines durant et touche à son apogée. Pour manifester la conversion des cœurs, saint Louis-Marie est allé visiter les familles, réconciliant les ennemis et obtenant la remise courageuse d’écrits licencieux et d’images profanes. Ces ouvrages doivent être publiquement détruits dans un autodafé de pénitence dressé sur le parvis, sur les cendres duquel on plantera la grande croix de la mission… Cependant, à la tombée du soir, la ferveur populaire déborde : certains assistants déguisent un mannequin de paille figurant la vanité mondaine avec des oripeaux grotesques. Cette mise en scène, frisant le burlesque, suscite l’inquiétude d’un prêtre adjoint.
Tandis que Louis prêche dans l’église, un carrosse s’arrête précipitamment sur le parvis. Une figure sévère paraît au seuil : M. de Villeroi, vicaire général du diocèse et opposant notoire à Louis-Marie. Choqué par la scène extérieure qu’on lui a rapportée, il interrompt solennellement le prédicateur, l’interpelle avec rudesse devant toute l’assemblée et lui intime le silence. À cet éclat, Louis tombe à genoux, d’un calme surnaturel : son visage ne trahit nulle rancœur. Lorsque le dignitaire s’éloigne, Louis se relève et prononce ces paroles inoubliables : « Mes frères, nous nous disposions à planter une croix à la porte de cette église. Dieu ne l’a pas voulu, nos supérieurs s’y opposent : plantons-la au milieu de nos cœurs ! »
Tandis que la foule se retire bouleversée, Louis demeure seul en adoration devant le tabernacle. Il veille toute la nuit au pied de l’autel dans une fervente supplication, non point attristé de l’humiliation reçue, mais craignant que cette épreuve ne détourne les fidèles des sacrements au jour des confessions générales. Le lendemain matin, à la surprise générale, l’église est comble ! Montant en chaire avec un visage empreint de sainteté et de recueillement, il s’adresse aux fidèles avec une humilité qui transperce les cœurs. Les pénitents se pressent au saint tribunal et à l’autel, marquant la clôture de la mission dans une émotion et un esprit de contrition extraordinaires. »

Paroisse Saint-Saturnin :

« Un prophète de l’Espérance » Page 50-51, Saint Louis-Marie poursuit sa mission dans la paroisse Saint-Saturnin et s’attaque ici à de rudes adversaires. Sur le territoire de cette paroisse s’étend le vaste jardin des Quatre-Figures, repaire des libertins de la ville qui s’y livrent à toutes les débauches. Les honnêtes gens feignent de l’ignorer ou détournent publiquement les yeux. Mais Louis-Marie ne l’entend pas de cette oreille. Il commence par s’y cacher plusieurs nuits, il y prie et s’y donne la discipline; « ces démons-là ne peuvent se vaincre que par le jeûne et la pénitence ». Puis un beau jour, il y lance allègrement, bannières au vent, au chant des cantiques, une procession réparatrice. « Au fou ! Grand naïf ! Quel scandale ! » durent crier ou murmurer leur humeur, les esprits chagrins du lieu et de l’époque. Le résultat ne se fit pourtant point attendre. Bientôt le rendez-vous des dépravés et des malandrins change de destination : on construit dans le jardin un hôpital destiné aux Incurables. Expulsé de son domaine en la ville de Poitiers, Satan va chercher à son tour à envoyer au loin son vainqueur.

Quatrième coup d’arrêt : il doit quitter le diocèse :

(« L’homme venu du vent », page 230) : « Une semaine s’écoule. Mgr de La Poype, de retour d’un voyage à Versailles, regagne son évêché. Il estime personnellement Louis et apprécie son zèle, mais la prudence politique et le souci d’apaiser les esprits conduisent ce pasteur conciliant à céder aux réclamations : il intime au Père de Montfort l’ordre de quitter Poitiers sans délai… De nouveau le voilà sans asile et déraciné ! »

Rencontre avec le Pape Clément XI :

Que faire désormais ? Son grand rêve de jeunesse, celui d’aller évangéliser les pauvres et les païens par-delà les mers, renaît avec vigueur : il résout d’entreprendre le voyage à Rome pour demander au successeur de Pierre de l’envoyer aux missions lointaines.

Selon « Un prophète de l’Espérance » (page 51) : « Au début du carême de 1706, Louis-Marie reprend son bâton de pèlerin… D’un pas alerte, il s’achemine à pied vers Rome. Le voyage dure près de trois mois, accompli selon la règle apostolique, en mendiant son pain et son humble gîte au jour le jour. »

Le 6 juin 1706, Louis-Marie est reçu en audience par le pape Clément XI. « L’homme venu du vent » (pages 235-236) : « Clément XI réunit en lui des dons éminents : humaniste raffiné, orateur disert, juriste consommé et théologien d’une grande finesse. Une mansuétude généreuse marque son abord et s’exprime dans des manières affables qui conquièrent quiconque s’entretient avec lui. Il excelle dans l’art d’inspirer confiance…
Louis se prosterne au pied du souverain pontife avec une sainte vénération. Fixant un regard tout pénétré de foi sur le Vicaire du Christ, il voit véritablement le Seigneur en sa personne auguste. Il expose en latin le motif de son long voyage, décrivant en termes concis et vibrants ses aspirations apostoliques et son absolue disponibilité. Le Pape l’écoute avec gravité et jauge la haute stature spirituelle de cet inconnu. Éprouve-t-il le rayonnement de la sainteté de ce prêtre breton ? Veut-il éprouver sa foi ? L’entretien se poursuit en langue française avec une paternelle bienveillance. Clément XI interroge longuement Louis-Marie sur sa dévotion mariale, sur sa pédagogie des missions et sur ses projets de fondation. Mais en même temps, le regard du Pasteur suprême embrasse les diocèses de France, cette fille aînée de l’Église alors agitée par les querelles gallicanes et menacée par le rigorisme janséniste. »

« Un prophète de l’Espérance » (page 52) : « Il expose au Saint-Père ses tribulations, mais surtout le grand dessein qui enflamme son cœur. Il ne peut s’empêcher, « vu la nécessité urgente de l’Église, de demander continuellement, avec supplications, une petite et pauvre compagnie de bons prêtres qui, sous l’étendard et la protection de la Très Sainte Vierge, aillent de paroisse en paroisse enseigner le catéchisme aux pauvres paysans, vivant aux dépens de la seule Providence ». Mais il se déclare prêt à abandonner tout projet si le successeur de Pierre juge plus opportun de l’envoyer aux confins du monde païen. Louis accueille la réponse dans un total abandon. »

« L’homme venu du vent » (page 236) : « La réponse du Pontife s’élève avec une autorité empreinte de douceur : « Vous avez, Monsieur, un assez vaste champ en France pour exercer votre zèle ; n’allez point ailleurs, et travaillez constamment avec une filiale soumission aux évêques des diocèses où vous serez appelé : Dieu répandra ainsi d’abondantes bénédictions sur vos travaux ! » Le Pape lui confère officiellement le titre prestigieux de « Missionnaire apostolique », ce qui l’affranchit d’une attache diocésaine étroite tout en le plaçant sous l’autorité des prélats locaux pour revivifier la foi des populations. »

Pour saint Louis-Marie, la parole du Pape est la voix même du Christ. Finis les doutes et les hésitations : la Volonté divine s’est exprimée clairement par la voix de Clément XI. Est-il déçu de devoir renoncer aux horizons lointains ? Absolument point ! Louis-Marie regagne la France le cœur débordant d’une sainte allégresse. Il fait route vers le Mont-Saint-Michel pour consacrer son nouveau champ d’apostolat sous l’égide du grand archange saint Michel, car il pressent combien les assauts du démon seront redoutables. Confirmé dans sa vocation par le Vicaire du Christ en personne, il s’élance sur les chemins avec une liberté d’esprit et une ardeur renouvelées !

             « C'en est fait, je cours par le monde,
J'ai pris une humeur vagabonde
Pour sauver mon pauvre prochain !
Quoi ? Je verrais l'âme de mon frère
Périr partout par le péché,
Sans que mon cœur en fût touché ?
Non, non, Seigneur, elle est bien trop chère ! »
écrit-il dans un de ses cantiques 
ou  encore :
« Que le monde et l'enfer grondent !
Gloire en tout lieu
A la gloire de Dieu !
Que partout on publie Marie,
Gloire en tout lieu
A la gloire de Dieu ! »

IV/ Dix années de missions incessantes :

Dans son pays ……..

Dinan : « Ouvrez à Jésus-Christ ! » — Calvaire de Pontchâteau — Saint-Laurent-sur-Sèvre

Quelques fioretti ……..

   Du Mont-Saint-Michel, il fait route vers Rennes en compagnie de Mathurin Rangeard, son premier disciple fidèle, qui sera le témoin privilégié des dix années de prédications extraordinaires du saint missionnaire. Mathurin avait fait la rencontre du Père de Montfort alors qu’il n’avait que dix-huit ans ; avant de partir pour Rome, Louis-Marie lui avait conseillé de l’attendre auprès des jésuites et des religieux de Ligugé. À son retour d’Italie, ils accomplissent ensemble leur pèlerinage à l’archange saint Michel. Chemin faisant, ils frappent à la porte de l’illustre abbaye de Fontevraud :

« L’homme venu du vent » (page 254) : « « Je demande la charité pour l’amour de Dieu », répète avec insistance ce voyageur au regard perçant devant la jeune sœur tourière perplexe, qui cherche en vain à deviner l’identité de cet étranger. La religieuse s’en va avertir l’abbesse, Madame Louise-Françoise de Rochechouart… Mais devant l’abbesse, la requête demeure la même : « Je demande l’aumône pour l’amour de Dieu. » Prenant ce pèlerin en haillons pour un exalté, elle le congédie. Louis s’éloigne paisiblement en glissant cette parole admirable : « Si Madame me connaissait, elle ne me refuserait point la charité. » En entendant le récit et la description du visiteur, la sœur converse Sylvie Grignion s’écrie : « Mais c’est mon propre frère ! » On envoie aussitôt des messagers pour le supplier de rebrousser chemin, mais Louis poursuit sa route et répond avec un sourire tout évangélique : « Madame l’abbesse a refusé de me faire la charité pour l’amour de Dieu ; à présent, elle me l’offre pour l’amour de moi : je la remercie, mais je continue ma route ! » »

Louis-Marie et le frère Mathurin se rendent à Rennes puis dans son pays natal à Montfort. Il prêche retraites et missions dans les paroisses environnantes. Désirant revenir incognito dans son bourg natal à la nuit tombée, il envoie frère Mathurin demander l’hospitalité chez la mère André, son ancienne nourrice : ne le reconnaissant pas, celle-ci le rabroue et ferme sa porte. Partout où ils frappent, ils essuient refus sur refus. Comme le raconte « L’homme venu du vent » (page 258) : « La dernière masure, à l’écart du village, est celle d’un humble paysan nommé Pierre Belin. Entendant frapper à sa porte tard dans la soirée, il accueille généreusement les deux voyageurs exténués, leur offrant les restes de son repas et un peu de paille pour la nuit… »

Le lendemain matin, la nouvelle fait le tour de Montfort : le Père Grignion est revenu ! Bouleversée et en pleurs, la mère André accourt chez Pierre Belin, suppliant celui qu’elle avait nourri au berceau de pardonner son refus et de venir sous son toit. Plus indulgent envers sa vieille nourrice qu’envers les honneurs des cours, Louis accepte de loger chez elle pour lui apporter cette consolation. Mais il la reprend avec une douce gravité : « Mère André, oubliez donc M. Grignion : il n’a aucun mérite par lui-même ! Tournez vos pensées vers Jésus-Christ qui est tout, et apprenez à le reconnaître sous les traits des pauvres ! »

Tout est là ! Ses proches, sa parenté et ses amis font la même expérience des saintes exigences de l’Évangile : s’il consent à partager leur repas, c’est « à la condition formelle qu’il puisse amener ses amis ». Et chacun sait qui sont ces privilégiés : les mendiants, les exclus et les infirmes ! Ses compatriotes, qui connaissaient l’honnêteté et la pureté d’âme de cet enfant du pays, ne s’en offusquaient nullement et se laissaient volontiers toucher par une charité si désarmante. C’est du reste en raison de cet amour sans borne pour les petits qu’on le surnomma affectueusement « Le Bon Père de Montfort ». Louis-Marie entend être reçu non comme un notable en visite, mais comme un témoin du Christ serviteur. Durant des mois, il sillonne ainsi son diocèse d’origine, celui de Saint-Malo.

Durant la mission à DINAN : ……..

(« L’homme venu du vent », pages 259-260) : « C’est le soir : la ville de Dinan s’endort. Sur les pavés, les pas des passants s’éteignent ; aux façades des maisons anciennes, les volets se sont clos. La tour de l’Horloge égraine ses tintements dans la nuit paisible. Les prédicateurs ont achevé leur journée de labeur ; seul le Père de Montfort arpente encore les ruelles désertes pour regagner son logis… Soudain, dans l’obscurité, il aperçoit une silhouette prostrée sur la chaussée et perçoit un sourd gémissement. Il s’approche et découvre avec compassion un mendiant défiguré par un ulcère purulent et repoussant. « Il n’attendit point que le malheureux lui demandât secours : il lui parla le premier ! » Malgré l’heure tardive et l’épuisement, Louis charge avec tendresse le malade sur ses épaules et le transporte jusqu’à la résidence de la mission. Son pas résonne avec gravité dans la nuit silencieuse. Le frère portier, plongé dans un profond sommeil, ne répond point aux premiers coups heurtés à la porte. Alors, dans le silence des rues endormies, s’élève une clameur bouleversante où vibre toute l’âme embrasée de Louis Grignion : « Ouvrez… ouvrez à Jésus-Christ ! » Réveillé par cet appel déchirant, le gardien tire enfin les verrous. Et cette nuit-là, le lépreux abandonné de tous repose doucement dans le propre lit du Père de Montfort ! » Quel sublime témoignage de foi et de charité envers le Christ présent dans le pauvre !

Cinquième coup d’arrêt : doit quitter son pays

Mais l’esprit du monde ne tolère guère de telles saintes audaces : au bout de quelque temps, des clercs jaloux ou déconcertés par ses méthodes apostoliques se mettent à critiquer vivement le Père de Montfort. Cédant aux pressions, Mgr Desmarets, évêque de Saint-Malo, lui interdit de prêcher dans le diocèse. Par obéissance héroïque, Louis-Marie doit quitter définitivement sa Bretagne natale ! Nous sommes en 1708 : quel poignant déchirement pour son cœur !

Diocèse de Nantes, rencontre avec l’Abbé Pierre des BASTIERES :

C’est une rude épreuve, mais Louis-Marie en connaît le sens rédempteur au pied de la Croix. Il reprend sa marche et arrive à Nantes, où la Providence lui ouvre de nouveaux horizons. Un ami d’autrefois, l’abbé Jean Barrin, vicaire général du diocèse, l’accueille avec empressement et favorise son ministère dans les paroisses nantaises. Témoin direct de ses prédications, l’abbé Barrin est saisi par le rayonnement spirituel exceptionnel de cet apôtre. Il lui adjoint alors un jeune prêtre zélé et dévoué pour être son compagnon de mission : l’abbé Pierre-Ernaud des Bastières.

(« L’homme venu du vent », page 275) : « Ce jeune prêtre docile et pacifique deviendra l’un des plus fidèles compagnons de saint Louis-Marie… Mais ce n’est point un repos que de cheminer avec un saint : cet homme tranquille mesurera à quel point il est exigeant de suivre le rythme d’un apôtre de feu ! » Les missions qu’ils mènent de front remportent de magnifiques victoires pour le salut des âmes, mais le Malin redouble de fureur pour accabler l’intrépide missionnaire. À Nantes, Louis échappe de peu à la lapidation par une bande d’étudiants ameutés ; à La Chevrolière, un vicaire indisposé par son apostolat l’insulte publiquement tout au long de la mission. Mais Montfort possède une arme invincible : la charité et l’humilité du Christ. Il s’incline et lui dit simplement (page 276) : « Je vous demande pardon, Monsieur, de toute la peine que j’ai eu le malheur de vous causer ! » L’ineffable douceur de ce chevalier de la Foi désarme les cœurs les plus endurcis. Accoutumé à l’arbre de la Croix, Louis-Marie s’inquiète dès que l’épreuve lui fait défaut : « Que nous sommes mal ici ! » confie-t-il un jour à l’abbé des Bastières durant une mission très calme à Vertou. — « Mais non, répond ce dernier étonné, où serions-nous mieux ? » — « C’est que nous sommes trop à notre aise : notre mission manquera de fruits… Point de croix, quelle croix ! » Et son pieux confrère dut user de toute sa persuasion pour retenir le missionnaire qui voulait déjà courir vers d’autres combats !

L’abbé des Bastières témoigne lui-même (page 278) : « Il m’a souvent conduit dans des lieux de perdition sans m’en avertir au préalable, craignant avec raison que je n’eusse refusé d’y entrer si j’en avais eu connaissance… Dès que nous franchissions le seuil de ces tristes maisons, il se mettait à genoux au milieu de la pièce, un petit crucifix à la main, et nous récitions un Ave Maria. Puis, après avoir baisé la terre, nous nous relevions. Il s’adressait alors à ces personnes avec une telle vigueur et une telle onction divine que libertins et femmes perdues demeuraient saisis de stupeur. Plusieurs s’esquivaient sans mot dire, tandis que d’autres fondaient en larmes ou restaient immobiles comme pétrifiés. Alors, M. de Montfort les invitait à s’agenouiller et priait ardemment avec eux… »

Il advint un jour, tandis que M. de Montfort récitait son Ave Maria au milieu d’une dizaine de personnes de mauvaise vie, qu’un homme furieux se précipita sur lui comme un fauve sur un agneau. Le saisissant aux cheveux de la main gauche tout en brandissant de l’autre son épée dégainée, il lui cria avec de terribles imprécations que s’il ne quittait pas les lieux à l’instant, il lui transpercerait le corps de part en part. Sans manifester la moindre frayeur, saint Louis-Marie lui répondit d’une voix souveraine : « Je consens volontiers, Monsieur, à ce que vous m’ôtiez la vie, et je vous pardonne de grand cœur ma mort, à la condition expresse que vous me promettiez de vous convertir ; car j’aime mille fois mieux le salut de votre âme que dix mille existences comme la mienne ! » Cette réponse héroïque frappa le furieux comme un coup de tonnerre : saisi d’un tremblement irrépressible, il parvint à peine à rengainer son fer et à franchir le seuil. Nous demeurâmes seuls avec la pauvre pécheresse repentante agenouillée à nos côtés, et que M. de Montfort recueillit pour la remettre sur le chemin du salut…

Un événement qui bouleversa profondément le cœur du peuple envers notre saint :

Un jour de grand hiver, marqué par la disette et la désolation générale (page 277), une fièvre aiguë et de violentes coliques frappent le missionnaire. Malgré ses souffrances, le peuple fond en larmes en le voyant, nu-tête et pieds nus dans la boue et le gel, prendre bravement son tour pour hisser la lourde croix destinée au Calvaire… Rien ne peut arrêter son zèle à imiter son Maître sur le chemin de la Passion ! « La Croix est un mystère très profond ici-bas… » écrira-t-il avec ferveur dans l’un de ses plus beaux cantiques.


Le Calvaire de Pontchâteau :

En 1709, les missionnaires arrivent à Pontchâteau. Louis-Marie porte en son cœur un dessein qui le brûle depuis longtemps : ériger un Calvaire monumental entouré d’un sanctuaire de prière pour convertir la région. Il déniche la lande idéale sur la colline de la Madeleine et suscite l’adhésion enthousiaste de milliers de chrétiens pour mener à bien cette entreprise gigantesque, qui s’étendra sur seize mois. Sans plan d’architecte et sans budget préétabli, soutenu par la seule confiance en la Providence, il met le chantier en branle. Fort de son expérience, Louis-Marie dirige personnellement les travaux aux premiers jours, puis délègue les consignes à des maîtres d’œuvre dévoués tandis qu’il poursuit sans relâche ses missions paroissiales aux alentours. Il se révèle sur ce chantier colossal un bâtisseur inspiré et un meneur d’hommes prodigieux !

L’atmosphère spirituelle qui règne sur la colline est extraordinaire. « L’homme venu du vent » (page 296) : « Le Père de Montfort a parcouru campagnes et hameaux comme un souffle impétueux : dès l’aurore, on voit converger de longues files de travailleurs, des charrettes attelées de bœufs chargées de terre et de pierres, et des foules munies de pelles et de pioches. De jour en jour, la ferveur s’amplifie : Louis a communiqué le feu de son âme au cœur du peuple ! Non seulement les laboureurs, mais des familles entières, vieillards, mères et enfants, ainsi que des gentilshommes, des dames de la noblesse et de nombreux prêtres manient la bêche avec joie. » Bien que le pays traverse alors un hiver impitoyable marqué par le gel et la famine (page 297), le pain partagé fraternellement ne fait jamais défaut : la mémoire locale rapporte qu’il se multipliait miraculeusement dans les huches ouvertes aux pauvres. Jeanne Guigan, témoin vénérée qui n’avait rien refusé aux ouvriers de la mission, constata que sa huche à pain ne désemplit jamais en dépit de la foule d’affamés secourus chaque jour ! Sur la colline, les cantiques montent vers le ciel, les cœurs vibrent à l’unisson avec le Bon Père de Montfort. Mais le prodige le plus bouleversant ne réside pas dans ces merveilles visibles : il va éclater dans l’épilogue sublime de ce drame sacré.

L’Adversaire use alors de perfidie : des dénonciations calomnieuses parviennent jusqu’au roi Louis XIV à Versailles. On dépeint à la Cour ce Calvaire imposant comme une redoute fortifiée que les troupes anglaises pourraient investir en cas de débarquement côtier ! Le monarque vieillissant, sans diligence ni enquête sur place, ordonne sans détour la démolition de l’ouvrage. (« L’homme venu du vent », page 299) : « Les travaux s’étaient achevés dans la joie en août 1710, et la bénédiction solennelle était arrêtée au 14 septembre, fête de l’Exaltation de la Sainte-Croix. Mais le 13 septembre, vers quatre heures de l’après-midi, Louis reçoit un pli urgent de l’évêque de Nantes lui interdisant formellement de procéder à la bénédiction le lendemain ! Louis-Marie gagne Nantes en toute hâte, où le prélat lui confirme que l’ordre émane directement de la Cour et qu’il est prescrit de raser le sanctuaire… Comment annoncer cette effroyable nouvelle à ces milliers d’humbles chrétiens qui s’étaient dépensés corps et âme pour la gloire de Dieu ? » C’est alors que resplendit la véritable sainteté : loin de murmurer ou de s’indigner, Louis-Marie console ses ouailles et leur enseigne à accueillir cette amère contradiction comme un suprême gage d’amour du Père céleste. Tombant à genoux au milieu de la foule éplorée, il prononce avec une paix lumineuse cette parole immortelle : « Plantons la croix dans nos cœurs : elle y sera bien mieux gardée que partout ailleurs ! Dieu soit mille fois béni ! »


Dans le Diocèse de la Vendée

Devant une telle hostilité, saint Louis-Marie est invité à déployer son zèle dans les provinces voisines du Poitou et de la Vendée. Là, Mgr de Champflour, évêque de La Rochelle, et Mgr de Lescure, évêque de Luçon, tous deux fermement opposés aux rigueurs jansénistes, l’accueillent avec une joie paternelle. Ils discernent la grandeur de son âme et soutiendront sans défaillance le missionnaire jusqu’à son dernier soupir, protégeant avec soin ses œuvres naissantes.

Louis-Marie met à profit les rares accalmies de son ministère pour consigner par écrit la quintessence de sa doctrine spirituelle : la bouleversante « Lettre aux Amis de la Croix » et son chef-d’œuvre immortel, le « Traité de la vraie dévotion à la Sainte Vierge ».

Une foule d’épisodes saisissants jalonnent ces six dernières années de labeur apostolique : avec le Père de Montfort, rien ni personne ne demeure tiède ! Telle une comète de feu, sa sainteté embrase tout sur son passage pour entraîner les âmes dans le sillage de l’Amour divin.

Dernier coup d’arrêt : Saint-Laurent-sur-Sèvre :

Après tant de durs combats menés contre l’erreur et l’esprit du monde, Louis-Marie fait son entrée à Saint-Laurent-sur-Sèvre en avril 1716 pour ce qui sera son ultime mission terrestre. Si ses contemporains hésitaient parfois entre le qualifier de saint ou d’original, nul ne contestait la puissance surnaturelle de ses prédications.
Deux années plus tôt, à La Rochelle, des mains malveillantes avaient tenté de l’assassiner en lui versant un poison dans son bouillon. Bien qu’il eût survécu par grâce, ce breuvage toxique avait irrémédiablement miné sa santé de fer. Lorsqu’il monte en chaire à Saint-Laurent pour exhorter la foule innombrable — des milliers de fidèles, plusieurs prélats et dignitaires ecclésiastiques —, son teint est livide et ses traits sont émaciés : une violente pleurésie aiguë l’étouffe et consume ses forces.
Pourtant, par un sursaut extraordinaire de sa volonté tout unie à Dieu, il trouve la force de prêcher la miséricorde avec une onction poignante qui transperce une dernière fois les âmes. Mais au sortir de ce sermon héroïque, son corps brisé fléchit sous la douleur : il s’effondre sur le sol.

Il ne se relèvera plus !

C’est ainsi qu’au cours de la mission de Saint-Laurent-sur-Sèvre, notre « Bon Père de Montfort », l’apôtre qui aima tant les pauvres et la Sainte Vierge, remet son âme à Dieu, usé par le zèle apostolique et couronné par la croix, le 28 avril 1716, à l’âge de quarante-trois ans seulement.

V/ ÉPILOGUE : pour mieux comprendre le mystère du « Bon Père de MONTFORT »

Il fut un simple prêtre déguenillé qui vécut chaque instant de son existence avec une intensité mystique rare, désireux de déverser, par le trop-plein de son cœur sacerdotal, tous les trésors de grâces dont Dieu l’avait comblé. « Grand hypocrite pour les uns, ou insigne saint pour les autres ! » Le mystère de ce missionnaire hors du commun s’éclaire d’un trait de lumière : c’est une âme si totalement saisie et pétrie par l’Esprit Saint que chacune de ses paroles, chacun de ses gestes est un prolongement vivant de l’Amour de Jésus. Il est un authentique « porte-Christ », le reflet de son regard, de ses mains bénissantes, de ses pas évangélisateurs et de sa voix. Tout son être est prière et proclamation du Royaume des Cieux. Il sait d’avance que sa radicalité évangélique bouscule les tièdes et dérange les esprits mondains ; aussi, comme pour s’en excuser avec une délicatesse toute chrétienne, accueille-t-il les affronts avec un sourire bienveillant et un calme inaltérable. En revanche, il déploie une sainte vigueur pour briser nos fatalismes, nos tiédeurs et ces compromissions subtiles avec le péché qui nous asservissent au Démon et font de nous ses jouets. Il vient réveiller en nous la flamme sanctifiante de notre Baptême par le renouvellement solennel de notre consécration filiale au Bon Dieu. Il vient proclamer que nous avons un Sauveur souverainement aimant : Jésus-Christ, la divine Sagesse incarnée ! Et il nous met filialement en garde contre cette sagesse mondaine et corrompue qui relègue le Christ aux oubliettes de nos consciences. À l’image du divin Rédempteur, Louis-Marie a pris sur ses épaules nos défaillances, nos hésitations et les conséquences de nos égarements, bravant les fureurs des enfers pour faire triompher la toute-puissance de la Croix — source féconde de notre vraie liberté et socle de l’éternelle Vie.

Saint Louis-Marie n’affectait aucune sainteté extérieure : ses actes et ses paroles jaillissaient d’un foyer unique, le Cœur même de Jésus, pour nous conduire au salut, nous enfanter à la glorieuse liberté des enfants de Dieu et nous ouvrir les portes de la béatitude éternelle. On ne saurait pénétrer son âme que sous cet angle spirituel, sous peine d’emboîter le pas à ses détracteurs aveuglés par le préjugé, pour lesquels le Sauveur priait déjà sur la Croix : « Père, pardonne-leur, car ils ne savent ce qu’ils font ! » Il était tel le bâton du bon berger : marchant devant nous pour nous guider sur les traces du Christ, ou vigilant sur nos arrières pour ramener promptement au bercail la brebis qui s’égare ! Il était le fidèle chien de garde du Seigneur veillant à préserver l’intégrité du troupeau contre les loups ravisseurs.

Le génie spirituel de ce pasteur éclate également dans la pénétration de sa parole : s’il appelle avec une infinie miséricorde les pécheurs notoires — blasphémateurs, débauchés ou personnes de mauvaise vie — à la contrition, il sait avec une égale audace démasquer l’hypocrisie des mondains repus, des faux dévots et des puissants orgueilleux. Ceux-là mêmes qui imposent leur loi et intimident les humbles ont tout autant le devoir impérieux de plier le genou devant la majesté divine, d’embrasser l’esprit de service et de se convertir sous peine d’affronter le jugement de Dieu ! Saint Louis-Marie est un saint universel : par son dénuement absolu et sa vie de pèlerin continuel, il préfigure saint Benoît-Joseph Labre et rappelle saint François d’Assise ; par sa prédication ardente de la vérité, il s’apparente à saint Dominique ; par sa dévotion mariale sublime, il égale saint Bernard ; par son amour brûlant de la divine Sagesse, il côtoie saint Jean de la Croix ; par son intrépidité face aux rois et aux hypocrites, il fait revivre saint Jean-Baptiste ! On dirait que la Providence a réuni en une seule personne les vertus et les charismes des plus illustres réformateurs de l’Église. À proportion de sa docilité d’enfant, le Tout-Puissant l’a comblé d’une plénitude de dons surnaturels : plus les hommes le persécutaient et le calomniaient, plus le Seigneur déversait sur lui sa force et sa gloire !

Toute son existence fut l’héroïque illustration d’un véritable « martyre ecclésial » au cœur même du Corps mystique : car n’oublions jamais que la Croix est le centre vital de l’Église ! Sans elle, l’Incarnation perdrait son couronnement rédempteur. Dès lors, saint Louis-Marie est l’homme providentiel qui dissipe nos faux-semblants et nos lâchetés. Jésus est notre unique Rédempteur, « Celui qui enlève le péché du monde » : tel le divin Médecin, Il s’avance pour guérir nos plaies spirituelles, et saint Louis-Marie nous presse d’accueillir la Très Sainte Vierge Marie comme la plus tendre et attentive des mères au chevet de notre âme.

Que l’on soit Pape, Évêque, prêtre, religieux ou laïc, nous devons être le plus cohérent possible afin de rendre un réel témoignage et la consigne que Jésus nous a donné pour cela est : (JEAN 13-34,35) « 34 Je vous donne un commandement nouveau : c’est de vous aimer les uns les autres. Comme je vous ai aimés, vous aussi aimez-vous les uns les autres. 35 Ce qui montrera à tous les hommes que vous êtes mes disciples, c’est l’amour que vous aurez les uns pour les autres. »

Saint Louis-Marie a rappelé à son époque — prise au piège du rigorisme janséniste, du rationalisme aride et de la vanité du monde — la vivante fraîcheur de l’Évangile : la sainte liberté, la paix intérieure et la douceur du Christ, à travers une authentique consécration mariale et un attachement indéfectible à Notre-Seigneur en renouvelant avec ferveur les promesses de notre saint Baptême. Il nous appelle aujourd’hui encore à une féconde renaissance missionnaire, dont il demeure pour l’éternité le modèle éclatant et prophétique.

Tiré de son Cantique 38 :
« Je veux agir tout simplement
Selon vous, Divine Sagesse,
Sans art et sans déguisement,
Sans politique et sans finesse ....
Je veux faire profession
D'être dévot, mais véritable;
D'acquérir la perfection
Autant que j'en serai capable,
Et d'aller à la sainteté
Sans regarder d'aucun côté.
Je soutiendrai, mais puissamment,
L'homme faible près de sa chute,
Je le reprendrai doucement
Sans crainte qu'on m'en persécute;
Mais pour rompre l'iniquité,
J'aurai toute la fermeté ...... »

Chez saint Louis-Marie, nous contemplons une sagesse surnaturelle et la Toute-Puissance de la grâce divine en action ; mais par-dessus tout, il nous offre un témoignage qui transcende les siècles et les cultures : ce feu céleste qui embrasait son âme il y a trois cents ans peut et doit s’allumer dans nos propres cœurs ! Tout son être nous crie que la sainteté est accessible à chacun d’entre nous, pourvu que nous la désirions ardemment et que nous nous abandonnions avec confiance aux mains de Dieu. Saint Louis-Marie est un magnifique « éveilleur de sainteté » dont l’appel retentit aujourd’hui dans nos existences : qui donc osera répondre avec générosité ? N’hésitons plus ! Supplions-le d’intercéder pour nous afin que nous devenions d’authentiques apôtres du Christ et de sa très sainte Mère ; et qu’au jour bienheureux de notre passage vers l’Éternité, nous soyons prêts à être transplantés dans le Royaume des Cieux, au Paradis, en communion avec le chœur de tous les saints, resplendissants de la lumière divine dans une louange perpétuelle et un Amour infini !

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